Le CASTOR l’animal-monnaie

Sans le castor, animal abondant sur le continent et source de richesse, les Français ne se seraient pas établis aussi tôt dans la vallée du St-Laurent.

Fascinés par leurs travaux, les Européens croyaient que les castors avaient une organisation sociale reposant sur le bien commun.
Dans l’ordre des rongeurs auquel le castor appartient, seul le cabiai d’Amérique du Sud, aussi appelé cochon d’eau, le surpasse par la taille et le poids. Les premiers indiens établis en Amérique de Nord ont connu son ancêtre, lourd et gros comme un ours noir, disparu il y a 10 000 ans. Aujourd’hui, le castor dépasse rarement 45 kilos, la moyenne se situant autour de 20 kilos chez les adultes.
Le corps du castor est massif, très ramassé, presque sans cou. Les pattes sont courtes; celles de devant, munies de cinq doits aux griffes acérées, sont de délicats outils préhensiles; les postérieures, grosses et palmées, sont de puissantes nageoires. La queue, presque nue sauf à la basse, est un outil multifonctionnel; sur terre, d’appui quand il marche et de levier pour traîner les billes. Le castor travaille beaucoup, surtout la nuit. Éminemment sociable, il vit en petites communautés très hiérarchisées dont l’unité de basse est la cellule familiale au sein de laquelle chacun a des devoirs et des responsabilités. Ce sont les femelles qui décident du lieu de résidence; un lac, un ruisseau, une rivière pas trop impétueuse traversant des terres bien boisées, idéalement une tremblaie, une saulaie ou une aulnaie. Elles choisiront le plus souvent un étranglement de la rivière où l’eau est assez vive et où, en créant avec un barrage un bassin de rétention, on pourra vivre en toute sécurité et trouver de quoi subsister.
Une fois ce choix arrêté, toute la colonie se met à l’ouvrage. On commence par ramasser les matériaux pour élever une digue, d’abord de longues perches bien solides qu’on pique dans la lit de la rivière, dans le sens du courant, vers l’aval, et sous lesquelles on entasse un fouillis de branchages, de pierres, de mottes de racines et de gazon, de boue que le courant va presser et compacter de tout son poids contre le treillis de perches.
On a vu des digues de 50, 75 et même 100 mètres de longueur, haute de plus de deux mètres, larges de trois à la base. Derrière la digue, le basin devra être assez profond, deux mètres au moins, idéalement trois, pour que même au plus fort de l’hiver, quand la glace atteint un mètre d’épaisseur, les castors puissent y nager librement.
Ils mettront un bon mois, à l’automne, pour ériger la cabane familiale, soit au milieu, soit près des berges du bassin. Il leur faut d’abord construire, bien appuyée et ancrée sur le fond de la rivière et émergeant d’une douzaine de centimètres, une plateforme de branches sur laquelle ils étendent un lit d’écorce de saule et de fines brindilles. Le tout sera recouvert d’un amas de perches et de branches entrelacées, pêle-mêle, auxquelles sont ajoutées des racines, des pierres plates et de la boue formant une énorme masse compacte pouvant atteindre sept mètres de diamètre,
Et trois de hauteur. Les castors vont ensuite évider cette masse végétale pour créer à l’intérieur un espace circulaire de deux mètres sur une soixantaine de centimètres de hauteur au centre duquel le lit se trouvera isolé, comme un îlot bien sec entouré d’eau calme, protégé par un dôme imperméable. L’accès à cet intérieur se fait par deux entrées sous-marines situées à la basse du dôme, à plus ou moins un mètre sous l’eau. L’ouvrage est quasi inexpugnable. Même l’ours noir usant de tout son poids parviendra difficilement à l’écraser et à l’investir.
Chaque individu abat plus de 200 arbres par année. S’il n’y a pas de prédation à craindre, l’abattis d’une famille peut s’étendre jusqu’à 150 mètres de l’étang. Le castor pratique sur l’arbre deux entailles superposées au moyen de ses griffes et de ses incisives en ciseaux dont la croissance est continue. Quand l’arbre tombe, il l’ébranche et le tronçonne en segments qu’il peut transporter. Les matériaux de construction seront souvent assez gros, robustes.
L’accouplement a lieu au plus fort de l’hiver. La femelle met bas en mai après une centaine de jours de gestation. La portée compte de deux à cinq petits. Sevrés  à six semaines, ils habiteront jusqu’à l’âge de deux ans chez leurs parents. Si les conditions sont favorables et qu’aucune épidémie ne survient, la population de la communauté augmente de 20 %  par année. On estime qu’à l’arrivée des Blancs au moins 10 million de castors vivaient dans les lacs et les rivières de l’Amérique de Nord; il y en aurait eu à certaines époques cinq ou six fois plus.
Le castor fut très généreux tant avec les Européens qu’avec les Indiens. Aux uns et aux autres, il donna sa fourrure et sa chair. Sa queue, préparée en soupe, bouillie, rôtie ou fumée, était considérée par tous comme un pur délice. En outre, il fournissait le castoréum en grande vogue dans la pharmacopée depuis les Grecs anciens. Il s’agit d’une substance grasse et onctueuse sécrétée par les glandes sébacées des deux sexes et utilisée comme stimulant et antispasmodique dans les maladies nerveuses. Les glandes fournissant le castoréum sont situées dans la région anale, tout comme celles produisant une huile que l’animal répand sur son pelage. Chaque individu prend en effet le plus grand soin de sa fourrure. Il mut à la fin de l’automne et au printemps. Plus l’hiver est froid et long, plus son pelage sera abondant et riche. Quant à la couleur, elle varie. Champlain lui-même, premier industriel de la fourrure, avait noté que le pelage pâlissait au fur et à masure qu’on descendait vers le sud, jusqu’à devenir comme on pourra plus tard le constater de visu, au pays des Illinois, par exemple presque fauve et même de couleur paille.
Poussés et armés par le Européens, qui avaient su créer et entretenir chez eux de nouveaux besoins, les Amérindiens se mirent à chasser la castor en tout temps, allant jusqu’à détruire des barrages pour assécher des étangs et des lacs et s’emparer de tous les individus d’une colonie, mâles, femelles, jeunes et vieux.
Vint un temps où tout passait par le castor. Tous les liens qui se créaient entre nations, tous les conflits qui les opposaient avaient le castor pour objet. Même les missionnaires avaient compris que la traite était le seul langage permettant d’entrer en contact avec les Indiens.
Le castor fut pour ces derniers l’animal à tout faire. Ils pouvaient en effet, grâce à lui, se procurer des fusils, des haches, des chaudrons, des couteaux, des tissus, du pain, de l’eau-de-vie. Ce faisant, ils oublièrent malheureusement beaucoup de leurs savoir-faire, ce qui bouleversa leur mode de vie et leur culture.
Pour les Français, le castor fut un extraordinaire stimulant. Sana lui, ils ne se seraient probablement pas établis aussi tôt dans la vallée du St-Laurent. Ils ne seraient pas entrés si vite dans la mer de l’Ouest.
Source : Les Coureurs des bois, La Saga des Indiens blanc.